
En cet anniversaire du passage de Mgr Guérard des Lauriers dans l’éternité, lisons et apprécions la nécrologie que M. Adrien Loubier a consacrée à cette figure géante de l’époque post-conciliaire.
Notes de la rédaction
Nous reprenons, en grande partie, les notes introductives de notre traduction du dernier sermon de Mgr Guérard des Lauriers.
Ses remarques au sujet des sacres épiscopaux de la FSSPX dans ce sermon – que M. Loubier reprend ici – sont d’autant plus intéressantes à la lumière de l’annonce de nouveaux sacres épiscopaux prévus en juillet 2026.
Cette nécrologie est très longue – néanmoins, nous encourageons nos lecteurs à la lire intégralement.
Le 27 février 1988, Mgr Michel Guérard des Lauriers passait à sa récompense éternelle.
Né le 25 octobre 1898 près de Paris, il entra dans l’Ordre des Dominicains à l’âge de vingt-huit ans, après avoir étudié les mathématiques, et finit par obtenir des doctorats à la fois en mathématiques et en théologie.1 Il enseigna au Saulchoir et au Latran, contribuant aux débats théologiques des années 1950 qui précédèrent l’encyclique Humani Generis de Pie XII.
À la suite du concile Vatican II, Mgr Guérard se fit connaître par son opposition aux réformes liturgiques. Il rédigea l’examen critique du Novus Ordo Missae en 1969, ce qui entraîna son renvoi de la faculté du Latran. Il élabora ensuite ce que l’on a appelé la « Thèse de Cassiciacum », un moyen d’expliquer la crise actuelle dans l’Église et le statut des prétendants post-conciliaires à la papauté. Cela l’isola des milieux traditionalistes plus courants, y compris la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X de Mgr Lefebvre, où il avait brièvement enseigné.
Alors qu’il s’y trouvait, Lefebvre écrivit la préface du livre du P. Guérard des Lauriers, Réflexions sur le Nouvel Ordo Missae. Cet ouvrage mettait en question la validité du Novus Ordo Missae. Lefebvre écrivait :
« L’extension et la profondeur du changement apporté au Rite Romain du Saint Sacrifice de la Messe et sa similitude avec les modifications faites par Luther obligent les catholiques fidèles à leur foi à se poser la question de la validité de ce nouveau rite.
« Qui mieux que le Révérend Père GUERARD des LAURIERS peut apporter une contribution avertie à la solution de ce probième ? Qui tou- tefois demeure encore à l’étude. »2 (Emphasis added)
Les relations entre les deux hommes se détériorèrent, et Lefebvre prit ensuite ses distances avec le P. Guérard des Lauriers et ses conclusions sur la Messe et le Pape, souhaitant éviter « la confusion et les divisions violentes ».
Fr Guérard des Lauriers published his “Thesis” in the Cahiers de Cassiciacum, beginning in 1979. He argued that the papal claimants from Paul VI onward had held the office materially but not formally – being validly elected, but lacking actual authority, due to their lack of a habitual intention to procure the “good-end” of the Church (and consequent failure to accept the election).
Le P. Guérard des Lauriers publia sa « Thèse » dans les Cahiers de Cassiciacum, à partir de 1979. Il soutenait que les prétendants à la papauté à partir de Paul VI avaient détenu la charge matériellement mais non formellement – étant validement élus, mais dépourvus d’autorité effective, en raison de l’absence d’une intention habituelle de procurer la « bonne fin » de l’Église (et du défaut conséquent d’acceptation de l’élection).
En 1981, le Dominicain accepta la consécration épiscopale de Mgr Ngo Dinh Thuc. Il soutenait que la poursuite de la mission de l’Église exigeait des consécrations épiscopales indépendantes des prétendants à la papauté depuis Vatican II. Il transmit lui-même l’épiscopat à Mgr Robert McKenna, ainsi qu’aux évêques Storck et Munari. Les évêques Donald Sanborn (RCI) et Geert Stuyver (IMBC) reçurent ensuite la consécration épiscopale de Mgr McKenna, ainsi que trois autres.
Les dernières années de Mgr Guérard des Lauriers se passèrent dans un isolement relatif, voyageant pour offrir les sacrements traditionnels tout en continuant à affiner ses positions théologiques. Cependant, cette période d’isolement fut celle où l’évêque continua à croître en sainteté et à exercer une vertu surnaturelle éminente, selon Loubier. Si le récit de Loubier est ne serait-ce qu’en grande partie fidèle, il semble que Mgr Guérard des Lauriers ait été un saint.
Le défunt évêque demeure une figure importante des controverses théologiques post-Vatican II. Nous publions cette nouvelle traduction de la nécrologie de M. Loubier pour l’édification de nos lecteurs et pour sa valeur historique, sans pour autant souscrire à toutes les positions de Mgr Guérard des Lauriers – de même que nous avons publié des textes de Mgr Marcel Lefebvre et d’autres.
Vous pouvez en apprendre davantage sur sa vie dans Life of Mgr Guérard des Lauriers, OP du P. Giuseppe Murro, IMBC.
In Memoriam
Nécrologie de Mgr Michel-Louis Guérard des Lauriers
M. Adrien Loubier
In Sous la Bannière, n. 16, Mars-Avril, 1988.
Nous estimons que ce texte relève de l’usage équitable ; si un ayant droit existant souhaite que nous le retirions, il peut nous joindre dans les commentaires de cet article.
Monseigneur Michel Louis Guérard des Lauriers, de l’ordre des frères prêcheurs, vient de rendre son âme à Dieu, dans sa quatre vingt dixième année.
Signe de contradiction dans la terrible tempête que nous vivons, il fut rejeté par beaucoup, mais cependant estimé secrètement par la plupart, et craint même de ses pires ennemis. Autour de lui, quelques fidèles amis, parmi lesquels la Divine Providence m’a fait l’honneur de me compter, ont eu l’insigne privilège de recevoir ses dernières bénédictions, d’apporter à ses souffrances le soulagement de leur amitié, et de participer aux grâces qui accompagnent le passage des hommes de Dieu dans la céleste patrie, et qu’il est convenu d’appeler l’odeur de la sainteté.
C’est parce que j’ai eu cette chance que je me fais un devoir de consacrer ces quelques lignes à ce héros de la foi. Je ne l’ai approché, et vraiment connu, que dans la dernière décade de sa vie, si longue et si remplie, et d’autres plus anciens que moi, pourraient parler de son passé avec plus de compétence. Mais tandis que beaucoup l’ont trahi, abandonné, ou simplement fui parce qu’ils ont craint les remous qui ont agité nos milieux dans ces dix dernières années, je me suis trouvé du nombre de ceux qui furent peu à peu éclairés par l’enseignement de Monseigneur Guérard, qui l’ont donc recherché, puis qui l’ont soutenu de leur faible pouvoir. Ainsi, je me suis trouvé parmi ses proches depuis quelques années.
Je n’écrirai donc pas ici l’histoire du père Guérard des Lauriers (o.p.) ; je n’en dirai que ce que tout le monde sait, de façon très brève.
Les grandes lignes de sa vie
Le Père Guérard est né en 1898, et eut le triste privilège de participer et d'assister à deux guerres mondiales. Il perdit d'ailleurs son frère aîné à celle de 14/18. Entré chez les Dominicains, il fut enseignant à Lille, à la faculté catholique. La plus grande part de sa vie se passa au Saulchoir, et Dieu sait ce qu'il y vécut et ce qu'il y vit !
Théologien de très haut niveau, le Père Guérard écrivit dans de nombreuses revues, dont la plupart, comme Itinéraires par exemple, se sont débarrassé de lui pour virer de bord plus à l'aise. Obligé de quitter le Saulchoir, Monseigneur Guérard fut en quelque sorte à la base de toute la résistance traditionaliste, puisqu'il fut l'auteur du « bref examen critique du novus ordo missae », que Monseigneur Lefebvre fit présenter à Paul VI par les cardinaux Ottaviani et Bacci3 Conseiller actif de Monseigneur Lefebvre, le Père Guérard fut professeur à Écône jusqu'en 1977 ; date à laquelle il fut évincé par l'influence grandissante des tendances libérales.
Confronté à des situations sans précédent dans l'histoire de l'Église, telles que nous les présente la crise que nous vivons depuis 20 ou 30 ans, le père Guérard mit sa science et son intelligence au service de la Vérité. Il élabora, puis enseigna diverses thèses qui, pour être controversées, ne s'en imposent pas moins peu à peu4
Consécration épiscopale
En 1983, Monseigneur Guérard des Lauriers reçut le sacre et la consécration épiscopale des mains de Monseigneur Ngo Dinh Thuc. Notre propos n’est pas, ici, de défendre ou de justifier l’acte qu’ont posé l’Archevêque de Hué en conférant ainsi la plénitude du sacerdoce à Monseigneur Guérard des Lauriers, et ce dernier en en acceptant la charge et les croix.
Cette défense serait d’ailleurs aussi ridicule que désuète aujourd’hui, alors qu’il n’est question que de sacre, dans une famille religieuse qui va peut-être demain poser le même acte, bien qu’elle rejette ou tente de ridiculiser depuis dix ans les seules doctrines qui peuvent l’éclairer et le justifier : celles de Monseigneur Guérard des Lauriers.
Disons cependant que, à travers la tempête qu’a déchaîné contre lui l’intempestive annonce de son sacre, qu’il avait voulu garder secret, Monseigneur Guérard nous a frappé par le calme et la sérénité qu’il sut conserver. Il n’avait accepté de charger ses épaules de l’épiscopat que pour servir l’Église et son prochain à travers les désordres que nous prévoyons tous dans un avenir qu’il plaît à la Divine Providence de reculer, et il comptait n’en user que dans les cas extrêmes qui y seraient attachés. Mais la Providence en avait autrement décidé.
Le Père Barbara, après plusieurs autres efforts semblables, insista tant auprès de Monseigneur Ngo Dinh Thuc pour obtenir de lui le sacre qu’il désirait, que celui-ci le renvoya à Monseigneur Guérard, et trahit ainsi le secret. Crevant de dépit, le père Barbara déclencha l’ouragan des furies de son Institut Cardinal Pie,5 et devint tout à coup un adversaire acharné des sacres à venir, faute d'avoir pu obtenir le sien.6 Monseigneur Guérard se trouva alors à 85 ans, rejeté par beaucoup, y compris de ses disciples, et obligé de vivre publiquement son épiscopat. Avec un calme extraordinaire, il fit face à l'orage. On vint, jusque dans sa maison, l'empêcher de dire sa messe, haut fait que l'on doit à quelques crétins patentés de l'institut cardinal Pie, qui prouvèrent ainsi leur « courage » de « foudre de guerre » en face d'un vieillard de 85 ans et d'une demoiselle ; courage qui ne trouva sa limite que devant l'apparition des gendarmes !
Retraite au désert
Tel Abraham partant au désert, Monseigneur Guérard consentit alors à quitter tout le cadre d'une vie déjà si longue, pour se retirer au désert. A 86 ans, il achetait une propriété, entreprenait des travaux, fondait une maison pour y faire un séminaire. Mais les jeunes qui eussent dû l'y accompagner et le soutenir après avoir bénéficié de son enseignement, l'abandonnaient par crainte des coups, et pour suivre l'influence du triste abbé (Père) Olivier de Blignières, qui vient de tourner casaque lui aussi.7
C’est là que vint le terme de sa vie, au jour qu’il a plu à Dieu de fixer ; frappé d’une maladie incurable, Monseigneur Guérard vit sa santé décliner depuis Novembre dernier, et vient de parvenir au terme de sa vie mortelle.
La mort de Mgr Guérard des Lauriers
A quatre vingt dix ans, toujours prêt et disponible, je le vois hier encore me dire sur son lit de douleur : « Non recuso laborem » (Je ne refuse pas le travail).
« Si Dieu veut me reprendre, qu'Il me reprenne. Mais s'il veut me garder en vie, je suis prêt à servir. »
En mourant, Saint Louis Marie Grignion de Montfort n’avait qu’un seul disciple ; il était honni et vilipendé par tout le clergé en place, et rejeté de tous les diocèses de France sauf un. Mais c’était Saint Louis Marie Grignion de Montfort, et nul ne connaît plus le nom des évêques qui l’ont chassé, ni des clercs qui l’ont vilipendé. Et ces clercs n’étaient pas tous de mauvaises gens ; ils avaient seulement écouté les sirènes du monde, et les pervers qui les entouraient. Et les congrégations qu’a fondées Saint Louis Marie avaient encore des dizaines de milliers de membres avant le concile Vatican II.
En mourant, Monseigneur Guérard des Lauriers ne laisse apparemment derrière lui que peu de choses. Mais je gage que dans un siècle, si le monde existe encore, son nom sera plus connu que celui d’un Ratzinger ou d’un Lustiger, ou de bien des ténors de l’actuelle renommée, et je gage que l’Église, la véritable Église, l’aura canonisé depuis longtemps, car Elle aura besoin de sa science et de sa doctrine pour comprendre et pour rendre compte de la crise inouïe et sans précédent, qu’elle aura traversée dans le quatrième quart du XXe siècle après la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
La Piété
« Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires : Le sage a raison de dire, que « leurs seules actions les peuvent louer » (Prov. 31.31)
Je fais miennes ces paroles d'un orateur célèbre, après ce rappel trop bref d'une vie si pleine, et j'en viens au témoignage plus personnel que je dois apporter au tombeau de ce fils du Patriarche angélique [S. Dominique], qu'il m'a été donné de voir et d'entendre si souvent dans ses dernières années. Dieu veuille que je trouve le ton juste pour exprimer ici la piété filiale que m'a inspiré sa fréquentation, et l'émotion que j'éprouve devant sa disparition.
La première des vertus que je dois célébrer chez Monseigneur Guérard des Lauriers, parce qu’elle était sans doute la plus frappante, c’est la piété.
Il n’était pas possible d’assister avec indifférence aux messes qu’il célébrait, ni aux offices ou aux prières qu’il animait. Cette impression était si forte, que ceux qui l’avaient éprouvée une fois, étaient le plus souvent prêts à passer sur bien des inconvénients pour profiter de cette richesse de grâces. Et Dieu sait pourtant que Monseigneur Guérard était souvent en retard à cause de son grand âge ; que la route était longue pour aller chez lui ; très longue pour des familles chargées de petits enfants nombreux ; et que ses messes ne duraient pas moins de deux heures ! Partis à jeun vers 9 heures, c’était vers 14 heures et bien souvent plus que la maman pouvait allumer son fourneau ! N’importe, même si d’autres solutions pouvaient se présenter, nous allions tout de même là, car la messe et le sermon de Monseigneur Guérard, c’était « autre chose »...
Comme il est bien difficile d’exprimer par des mots ce qui relève d’abord de l’ordre surnaturel, je tâcherai d’éclairer la piété insigne de Monseigneur Guérard des Lauriers par une de ses projections les plus visibles dans l’ordre naturel : sa faculté d’agenouillement.
Celle-ci tenait du prodige, et frappait tous ceux qui l’approchaient. S’il est vrai que « l’homme n’est grand qu’à genoux », selon le mot d’un auteur célèbre, sans nul doute Monseigneur Guérard fut un très grand homme ; car bien peu eussent pu l’égaler sur la résistance impressionnante qu’il avait pour tenir à genoux des heures durant, en priant, en faisant méditer les fidèles qui l’entouraient, en animant des adorations ou des prières publiques... ce qui suppose une disponibilité intellectuelle suffisante, laquelle devient généralement impossible lorsque la station prolongée entraîne l’écrasement des rotules, les crampes des muscles, les douleurs de reins, et qu’il n’est plus possible que de faire pénitence en serrant les dents.
Or cette disponibilité intellectuelle, malgré l’inconfort de la position, Monseigneur Guérard l’avait à un degré prodigieux, tirant sans cesse des larmes de piété à ses auditeurs, excitant leurs prières et retenant leur attention au point qu’ils ne s’apercevaient pas de l’heure qui passait, quoiqu’ils fussent peu exercés à la méditation prolongée.
Je vois encore ce père de famille, que la piété du Père Guérard avait plus fait pour ramener à la vraie messe que bien des discours, me disant :
« Je ne m’en suis aperçu qu’à la fin, mais le chemin de croix que nous a fait le Père Guérard a duré près de trois heures ! Pendant tout ce temps, en dehors des quelques pas pour aller d’une station à l’autre, il a été sans cesse à genoux, sur le carrelage, et sans appui ! Comment fait-il ? Moi qui étais dans les bancs, et qui avais un appui, j’ai été obligé de m’asseoir ! »
Or ce monsieur était un robuste paysan, dans la force de l’âge, rompu depuis son enfance au rude labeur des champs. Tandis que le Père Guérard, ce jour là, avait 85 ans !
Comme si c'était hier, je vois encore la première messe qu'il nous célébra ici. Après les prières rituelles, demeurant à genoux au pied de l'autel, il nous fit faire une action de grâces méditée. Cette pratique lui était coutumière. A mi-chemin entre la prière et le sermon, ces élévations étaient aussi enrichissantes par la doctrine que propres à former et à développer la piété des auditeurs. Pris d'abord par la beauté de ces « affections », selon un terme consacré, je fus peu à peu obligé de m'apercevoir que mon carrelage était bien dur ; puis que mes reins étaient bien fragiles ; que les crampes gagnaient mes jambes... j'ai failli me lever... Mais considérant le Père Guérard qui ne bronchait pas, et qui n'avait pas même un appui, tandis que le dossier de la chaise devant moi m'en offrait un secourable, je me suis dit :
« Tu as quarante ans, et lui quatre vingt ! tu ne peux pas te lever, tu aurais trop honte ! cramponne toi ».
Et je me suis cramponné, par égard aussi pour les jeunesses de vingt ans qui étaient là. Je ne sais plus combien de temps cela a duré. (Près d'une heure je pense...). Mais j'avoue humblement qu'à la fin, je n'étais plus capable que de me « cramponner », et que lorsque le Père Guérard s'est relevé, d'un coup de reins de jeune homme et sans s'appuyer, je ne sais pas comment j'aurais fait sans le secours des deux chaises qui m'entouraient, pour déplier mes membres endoloris. Et j'entends encore les commentaires étonnés et édifiés, des jeunes en train de se masser les genoux dans la cour en se demandant dans quel état ils eussent été s'ils avaient eu 80 ans !
Une équipe de jeunes filles de 14 à 18 ans suivaient les offices de la semaine sainte, célébrés par le Père Guérard il y a 5 ou 6 ans, dans une communauté de religieuses. Comme il est de coutume, elles se sont relayées pour l’adoration nocturne du Jeudi au Vendredi Saint. A la pique du jour, celles qui faisaient le dernier tour de garde, remarquèrent là bas, dans le chœur, une forme blanche qui se précisait avec la lueur grandissante du jour. C’était le père Guérard, à genoux, sans appui, sur la dernière marche de l’autel. Se questionnant les unes les autres, elles acquirent la certitude que depuis 22 ou 23 heures la veille personne ne l’avait vu rentrer. Or les seuls points de passage possible étaient éclairés, dans le fond de l’Église, là où se relayaient les veilleuses. Le Père Guérard avait donc passé la nuit entière en adoration, à genoux, sans appui, parfaitement immobile puisque seul le jour venait de révéler sa présence. Et ceci entre deux journées chargées en offices de toute sorte s’il en est ! Et il avait 84 ans, si je compte bien.
Je prétends, j’affirme que c’est humainement impossible. Cela ne peut pas s’expliquer sans une dimension qui est au dessus de la nature.
La science
Est-il nécessaire par ailleurs de parler de la science de Monseigneur Guérard des Lauriers ? La notoriété acquise par son nom depuis de nombreuses décades devrait être suffisante pour m’épargner la peine de le faire. Mais le flot de calomnies imbéciles qui s’est déversé sur lui depuis quelques années, les simplismes grossiers répandus à foison par ceux qui pensaient plus efficace d’empêcher les fidèles de fréquenter sa doctrine, que de prendre la peine de l’étudier, ont répandu sur lui des lieux communs bien comparables à ceux dont le divin Maître fut lui-même victime, le disciple n’est pas au-dessus du Maître, et la Croix est le signe des Chrétiens. Ces contradictions si nombreuses ne sont qu’une preuve de plus de la sainteté de Monseigneur Guérard des Lauriers.
Mais à cause d’elle, il est opportun de rappeler les dons prodigieux d’intelligence et de science qui ont fleuri chez ce serviteur de Dieu.
Don des langues, par exemple. Le Latin, le Grec, l’Italien, l’Allemand, et plusieurs autres langues vivantes qui lui étaient familières, au point que le fameux « bref examen critique du N.O.M » fut écrit par lui, tout d’abord en Italien, et retraduit en Français à partir de l’Italien spécialement pour l’Édition que nous en avons refaite en 1983. Je l’ai vu traduire à livre ouvert la somme théologique de Saint Thomas, aussi bien que son Codex Juris Canonici ; ou encore lisant en français pour les fidèles les textes de la messe dans le latin de son missel d’autel... et adaptant à la volée, avec à peine une hésitation dans la voix, des passages difficiles du livre de la sagesse, dont la traduction littérale pouvait être scabreuse, tandis qu’un coup d’œil rapide de son regard si pénétrant, jaugeait en une seconde son auditoire et ce qu’il pouvait ou ne pouvait pas entendre.
Don des sciences, car Monseigneur Guérard des Lauriers fut un grand mathématicien et un grand physicien, et enseigna longtemps ces matières. Il faut notamment remarquer le travail exceptionnel que publia de lui dans les années 70, la revue Itinéraires, (qui n’avait pas encore pris son virage). Cette étude sur les mathématiques dites modernes ; sur le désastre intellectuel qu’entraînait, par leur introduction et leur généralisation, la réforme de l’enseignement ; sur les conséquences qui en découlaient dans l’ordre de la pensée ; cette étude est d’une très haute compétence dans tous les ordres. Elle n’a jamais été discutée par personne. Elle est la seule sérieuse et exhaustive sur la question.
Quant à la philosophie et à la théologie, il faut dire que Monseigneur Guérard des Lauriers occupe la place incontestée d’un des plus grands théologiens du siècle, et probablement du seul qui, dans ces derniers temps, ait mérité ce titre.
Doué d’une mémoire prodigieuse, et d’une présence d’esprit extraordinaire, qu’il a d’ailleurs conservée jusque dans ses derniers moments, Monseigneur Guérard, dans une homélie aussi bien que dans une conversation courante, se référait souvent de mémoire à Saint Thomas, indiquant sans hésitation : « ceci se trouve dans telle partie, tel chapitre, telle question... » et enchaînant par la citation latine, puis par sa traduction. J’ai souvent supposé qu’il devait connaître la Somme Théologique par cœur... !
Quant à sa rigueur de pensée, à son souci du détail, ils sont assez notoires. Pour qui l’a lu et étudié, il est évident que lorsqu’il avait fouillé une question, il n’était plus possible d’y trouver la moindre question de détail qui n’ait été analysée, discutée, et parfaitement résolue. C’est en grande partie à ce souci du moindre détail, que ses études doivent d’être difficiles d’accès pour ceux qui voudraient lire du « facile », du « prédigéré ». Mais la Théologie est une science difficile. Il faut la travailler crayon en main, par plusieurs lectures, en prenant des notes. Ceux qui ne veulent pas faire d’effort, ne comprendront rien à ces travaux de Monseigneur Guérard ; pas plus d’ailleurs qu’ils ne comprendront Saint Thomas d’Aquin ou Garrigou Lagrange. Il faut savoir ce que l’on veut.
Ce souci du détail, cette rigueur de pensée, transparaissait dans son écriture et dans l’ordre absolu qui se retrouvait dans ses textes, notations, renvois, références. Au point qu’une jeune fille sans formation philosophique ou théologique, parvenait sans problème à le déchiffrer, à composer son texte, et à le comprendre simplement par le fruit de l’effort obligé d’une lecture attentive. Tandis que le même texte, imprimé, mais lu en dilettante, au coin du feu, devenait obscur à d’autres, faute d’accorder à cette lecture l’effort requis.
C’est en m’appuyant sur cet exemple que j’invite tous les faux intellectuels, et tous les doctrinaires d’occasion qui prétendent que le père Guérard est incompréhensible, à se donner la peine de faire l’effort de le lire. A force de se contenter des prédigérés de l’abbé « truc » et des « digest » du père « machin », beaucoup finissent par se prendre pour des philosophes thomistes, ou à penser que la théologie n’a plus de secret pour eux parce qu’ils ont quelques vagues souvenirs de leur catéchisme de persévérance... (Ce qui les classe déjà dans une élite !). A tous ceux-là, je propose de se mettre au travail... non pas de lire les travaux de Monseigneur Guérard des Lauriers au coin du feu, les pieds dans les pantoufles, en fumant leur cigarette de dilettante ; mais assis à la rude, devant un bureau, le crayon à la main, comme ils auraient travaillé leur cours à l’université. Et ils comprendront.
Sinon, qu’ils fassent confiance à ceux qui comprennent, qu’ils lisent et recherchent leurs résumés. Mais qu’ils cessent de se prendre au sérieux !
Le frère prêcheur
Monseigneur Guérard des Lauriers était de l’ordre des frères prêcheurs. Et frère prêcheur il l’était ; il l’était avant tout.
C’est dans l’exercice de la prédication que son zèle pour la vérité se manifestait le plus visiblement. Jusqu’au bout, en toutes circonstances, malade, épuisé, voire mourant ; rien ne pouvait l’empêcher de prêcher. L’eût-on même conjuré au nom de sa propre santé, de ne pas faire de prône, rien n’eût pu l’arrêter. Seul le bien des âmes et l’apostolat de la parole comptait alors pour lui, et si vous lui représentiez sa fatigue, le long voyage qu’il venait de faire ou qu’il allait faire, ou sa santé, il répondait par un petit haussement d’épaule d’indifférence, et il se mettait à prêcher.
Gravement malade du foie, Monseigneur Guérard souffrait de crises épouvantables, que déclenchaient les contrariétés qui l’assaillaient si souvent, ou le moindre écart d’un régime extrêmement sévère, ou encore la simple fatigue d’un de ces nombreux voyages qui lui faisaient, dans la neuvième décade de sa vie, parcourir la France entière, voire l’Europe. Dans ces crises, il souffrait atrocement, secoué par des spasmes intolérables, et cependant debout par un effort de volonté, à 85 ou 90 ans ! Son visage était alors couleur de cire, les traits tirés. Mais quand venait l’heure du sermon, à peine avait-il fait le signe de la croix et prononcé les premiers mots, qu’un changement inouï s’opérait. Chancelant et incapable de parler une minute plus tôt, Monseigneur Guérard se redressait peu à peu, sa voix se raffermissait, le sang revenait à ses joues, ce n’était plus le même homme. Il revivait un moment pour annoncer la parole de Dieu. Mais à peine celle-ci prenait-elle fin, que la crise revenait.
Le phénomène était si frappant que tous ont pu le remarquer et le commenter. Un religieux me disait naguère : « C’est normal, sa vocation spécifique de Dominicain c’est la prédication. La grâce d’état le fait revivre pour cela ».
« On dirait que le fait de prêcher vous rend la santé, et arrête vos crises », lui ai-je dit un jour. Nous étions seuls. « Je vais mieux, en effet, me répondit-il ; mais c’est au prix d’un effort de volonté tellement douloureux que j’en reste brisé pendant des heures ! »... Ainsi donc, cet apparent soulagement n’était qu’une épreuve de plus, particulièrement pénible, fruit d’une volonté de fer appuyée sur les grâces du zèle pour la vérité et le bien des âmes.
Et le résultat était là, car sa parole n’était pas celle d’un prédicateur ordinaire. Il est effarant de voir combien des milliers de braves gens auront été tenu à l’écart de cette richesse de science et de piété, par les calomnies imbéciles de quelques clercs et religieux sans scrupule. Et certes il était plus efficace pour nuire de tenir les gens à l’écart de ce prédicateur, que de souffrir la comparaison de ces prêches avec les leurs.
Je peux le dire, si j’ai souvent bâillé, discrètement mais sûrement, au cours de tant de sermons faibles, sans grand intérêt, cousus de banalité, (souvent simplement mauvais !) il ne m’est pas arrivé une seule fois de me trouver distrait pendant ceux de Monseigneur Guérard des Lauriers. Et j’en ai entendu quelques centaines. Pas une seule fois je ne suis sorti d’une de ces homélies sans me dire : « J’ai encore appris ceci, approfondi cela, découvert autre chose ».
La science et la Piété y étaient en outre soutenues par la trame d’une rhétorique extrêmement sûre, poussée jusqu’au niveau d’une technique très précise. J’en recommande l’analyse et l’imitation à tous ceux qui doivent un jour pratiquer l’art oratoire, et tout spécialement le sermon populaire. Je n’ai remarqué de relâchement de cet art du discours que dans les tout derniers temps ; Monseigneur Guérard parla alors de l’abondance du cœur, alors qu’il était épuisé ; il était déjà un peu au ciel, et on pourra sentir, dans la dernière homélie que nous publions dans ce numéro, l’abandon à Dieu et la volonté de tout dire avant de mourir, remplacer en partie la méthode et l’organisation des propos.
Mais par delà la rhétorique, au delà même de la science et de la piété, ce qui frappait dans cette prédication, c’est la Foi. Elle était l’âme de tout ce zèle pour la vérité et le bien des âmes, et la cause de tant de richesses, et d’un intérêt jamais relâché.8
Homme de Foi, Monseigneur Guérard l’était par-dessus tout, spécialement dans sa prédication. Il le fut jusqu’au bout, et sur son lit de mort ses tout derniers conseils furent encore :
« Tenez bon, tenez fermes dans la foi ; restez fidèles à travers les contradictions ; de terribles épreuves vont venir ; mais restez fermes dans la foi ».
Le zèle pour les âmes
Sur son lit d’hôpital, je vois encore ce serviteur de Dieu, parfaitement conscient de son état, me disant presque à chacune des visites que je lui ai faites : « non recuso laborem » (Je ne refuse pas le travail) ; si le Bon Dieu veut me reprendre, je suis prêt, mais s’il veut me guérir, s’il veut faire un miracle pour son serviteur, si je puis encore être utile, je suis prêt aussi : « non recuso laborem ».
Qui dira l’incroyable disponibilité de ce grand vieillard pour tout apostolat qu’on pouvait lui demander ? Inaugurer une chapelle, faire des conférences ; traverser la France pour dire la messe ou donner les sacrements à quelques fidèles qui ne pouvaient pas même payer son déplacement ; porter la communion à des malades ; adapter sa prédication à des enfants, dire une messe et un sermon pour d’humbles paysans qui ne pratiquaient plus ; à 89 ans il faisait un voyage de 8 ou 900 kilomètres pour confirmer quelques enfants. Qui eut voulu se confesser à lui, l’eut pu, à tout moment et en toute circonstance, et cette disponibilité prodigieuse était d’autant plus frappante à cause de son contraste avec tant de cas dissemblables !
Trois fois, à plus de 83 ans, j’ai fait appel à lui pour porter les derniers sacrements à des mourants. (La première fois, ce fut faute d’avoir trouvé disponibles aucun des jeunes prêtres à qui nous avions fait tout d’abord appel !) Sa seule question était : « à quelle heure voulez-vous me prendre »... et à l’heure dite il était sur le pas de sa porte, ayant pensé à tout le nécessaire avec un sens pratique étonnant ; jusqu’à ce détail d’un petit sonotone qu’il était retourné chercher dans ses affaires après que je lui ai dit que la confession serait sans doute difficile en raison des difficultés du malade à parler... et ce jour là, ayant par distraction, à cause de l’intérêt de ses propos, raté un embranchement d’autoroute, il s’interrompait pour me « gronder » : « Ah, c’était là qu’il fallait tourner... je croyais que vous saviez ». Et moi qui ne faisais que l’écouter, je fus obligé de m’excuser avec confusion d’une bévue qu’il n’aurait pas commise tout en me parlant de Théologie !
Son attention à autrui n’était pas moins étonnante. En toute circonstance, il était disponible, prêt à écouter. Aucune objection, aucune difficulté exposée ne le laissait indifférent, ou ne recevait de lui le traitement un peu rude que bien des hommes de science réservent à ceux qui discutent leurs conclusions, ou retardent le mouvement de leur pensée par des questions qu’ils jugent inutiles. En privé tout comme en classe lorsqu’il faisait ses cours, ou en conférence lorsqu’il exposait sa doctrine, Monseigneur Guérard écoutait toujours. Puis il réfléchissait, restant parfois un moment en silence, les yeux fermés. Puis il répondait, expliquait, avec patience, souvent longuement, avec le souci évident d’éclairer les intelligences, de n’y point laisser subsister la moindre zone d’ombre.
Il faut ici lui rendre tout particulièrement le témoignage de son humilité. Il était étonnant de voir un homme de son âge et de sa science aussi préoccupé des humbles qu’il l’était, et avec une mémoire qui, prodigieuse par elle même n’en était pas moins nourrie par cette attention. Tels parents qu’il connaissait à peine lui avaient nommé leurs enfants, et répondu aux questions d’intérêt banal que l’on pose dans un premier entretien. Plusieurs mois après, voyant ces « petits » pour la première fois, le savant théologien les nommait par leur prénom, leur posait des questions sur leur école, s’intéressait à eux comme s’il les avait toujours connus, avec cette attention particulière qui est la marque de la véritable charité, celle qui va droit aux âmes. Rien du premier entretien n’avait été oublié !
Aucun souci d’autrui ne le laissait indifférent, et je n’en finirai pas si je voulais raconter tous les petits gestes dont je fus témoin, qui manifestaient cette profonde charité, enracinée dans une véritable humilité, dans l’oubli de soi-même devant le prochain. Quelques uns suffiront je pense dans les limites de ce propos.
Ainsi par exemple, malade et presque mourant, ne l’avons nous pas vu s’imposer la charge de nous réunir après une messe de minuit, qui fut sa dernière, et qui prit fin vers 3 heures du matin à cause de sa fatigue et de son retard. « Je ne veux pas vous laisser partir à jeun, vous qui avez de la route à faire » nous dit-il ! Nous avons ensuite compris une autre raison de ce réveillon improvisé. Un vieux maçon retraité du pays était là, qui avait apporté des chocolats pour les enfants. C’eût été le décevoir sans doute, ce veuf qui retournerait seul dans sa maison sans famille, que de ne pas lui donner le réconfort de distribuer ses chocolats à des petits enfants dont le sourire l’accompagnerait en cette nuit de fête ! Et le savant, le grand théologien, l’Évêque, s’est astreint à demeurer parmi nous, et à goûter un chocolat, malade et mourant, il a veillé jusqu’à quatre heures du matin, pour consoler un vieux maçon seul, et faire jouer quelques enfants.
Combien de jeunes prêtres de ma connaissance ne feraient-ils pas bien, d’en prendre exemple, eux qui se croient si importants !
Ce même soir là, à quatre heures du matin, Monseigneur Guérard des Lauriers avisait une jeune fille pour lui confier, avec un peu de mystère, un petit travail. Il s’agissait de relier un missel pour enfant. Quinze jours plus tard, la jeune fille lui remettait ce travail sur son lit d’hôpital, craignant même d’arriver trop tard. Elle découvrit alors que cette reliure n’avait pas d’autre but que de faire plaisir à une autre personne dont Monseigneur Guérard savait qu’elle tenait beaucoup à ce petit missel ; et qu’il était allé en cachette le lui prendre dans ses affaires pour lui faire, sur son lit de mort, le plaisir de cet humble cadeau !
La profonde délicatesse de ces actes si simples relève de la plus haute charité ; celle qui prend sa source dans l’humilité de la réelle grandeur ; celle qui sait se faire petit avec les petits, humble avec les humbles !
La fidélité
idèle dans les grandes choses, Monseigneur Guérard l’était aussi dans les petites.
« N’admettez jamais le mélange, avec la vérité, d’un peu d’erreur pour la faire passer et avoir du monde », disait-il dans les derniers jours de sa vie.9 « Ce mélange serait stérile, comme tous les hybrides ».
Mais cette intransigeance avec la vérité, Monseigneur Guérard l’avait aussi dans l’ordre moral, et jusque dans les petites choses. Je vois encore ses yeux, si vifs et si expressifs, briller d’un feu sévère tandis que son buste se redressait dans une attitude de réprobation devant le beurrier que lui tendait cette maîtresse de maison :
« Oh, du beurre, madame, mais nous sommes en carême ! »
Le beurrier a vite disparu, et nous avons tous mangé notre pain sec en écoutant une petite remontrance sur l’observation du jeûne, et sur l’exemple qu’il convenait que nous donnions en ces temps de relâchement.
Dois-je ajouter que l’aventure du beurrier se déroulait au cours d’un déjeuner tardif, vers 10 ou 11 heures du matin, après deux heures de cérémonie religieuse pour laquelle nous étions restés à jeun depuis minuit ?.
Cette grande fête tombait un vendredi. « Repas festif », mais poisson pour tout le monde ! Et tel ami, penaud, de remballer sa cocotte et son bœuf bourguignon, pour aller dans la réserve en quête de boîte de sardines.
Monseigneur Guérard ne plaisantait pas avec la pénitence... ce qui ne l’empêchait pas, devant les impossibilités, d’avoir miséricorde. « Transeat » disait-il alors. (Je transige.)
Mais pour lui tout d’abord, il ne transigeait pas. Bien peu d’hommes de trente ans, s’astreindraient au régime auquel il soumettait un corps de 85 ans les dimanches où il disait trois messes avec des heures de voyage entre chaque !
Cette fidélité à la vérité, comme aux moindres lois de la Pénitence, allait de pair avec la fidélité aux hommes. Monseigneur Guérard des Lauriers n’a jamais trahi personne. Dieu sait pourtant combien il le fut lui-même.
Ce prêtre, que d’aucun ont accusé de manquer de jugement sur les hommes, fit preuve bien souvent d’une grande cohérence dans ses comportements. Sensible à la vérité plutôt qu’à la connaissance des personnes, il faisait parfois preuve de candeur à leur égard. Aussi écoutait-il tout le monde. Mais ensuite, il vérifiait, ce que bien des prétendus sages oublient souvent de faire. Et comme tous ceux qui aiment passionnément la vérité, il prenait fermement le parti de la justice, et mettait en œuvre les moyens nécessaires pour la promouvoir.
Venait-on lui dire : « Untel a pillé des résidences secondaires ; ou il a des armes chez lui. Vous avez tort de lui faire confiance. Soyez prudent. Méfiez-vous » ; Monseigneur Guérard écoutait. Puis au lieu de garder la chose pour lui, comme on l’eut souhaité, et de rester sur un soupçon et une défiance, il faisait ce que tout le monde devrait faire en pareil cas. Il parlait à l’ami : « Voici ce qu’on m’a dit de vous. Que répondez-vous ? » Puis il vérifiait, pesait, contrôlait. Et au lieu d’une suspicion, il en résultait deux certitudes ; l’une sur l’accusé, l’autre sur l’accusateur.
Tels des amis de Monseigneur Guérard furent un jour accusés publiquement, (mais en leur absence), d’être en relation avec la franc-maçonnerie ; ceci au cours d’une parodie d’exorcisme. Par un acte public, au même endroit, devant les mêmes personnes, Monseigneur Guérard réparait cette calomnie en recourant à la preuve du serment public, dans sa forme solennelle. Requises par lui d’avoir à y assister, certaines personnes refusèrent. Sans doute eussent-elles préféré qu’on n’en parlât point, et que le doute continuât de planer sur les accusés ? Mais Monseigneur Guérard des Lauriers ne l’entendait pas de cette oreille-là, quitte à se faire mettre à la porte de la maison en même temps que ceux qu’il y avait défendus.
Et quitte à pratiquer ensuite la vertu d’eutrapélie en souriant de celles qui n’avaient pas « voulu voir » le serment, et qui avaient préféré satisfaire leur curiosité par le trou de la serrure d’une sacristie !
Oui, Monseigneur Guérard était fidèle parce qu’il était juste. Et il était juste parce qu’il était vrai. Qui donc pourrait prétendre avoir trouvé en lui le moindre détour ? La plus petite ombre de fausseté ?
Signe de contradiction
Le disciple n’est pas au dessus du maître. Comme le divin sauveur, Monseigneur Guérard fut rejeté par beaucoup, accusé de semer le trouble dans la foule. Nul ne peut mesurer combien il en souffrit.
Dans notre monde de la tradition, il fut un signe de contradiction, spécialement depuis 7 ou 8 ans que le geste qu’il posa, en recevant la consécration épiscopale de Monseigneur Ngo Dinh Thuc, mit en évidence le problème de la transmission des sacrements, face à la défaillance de l’autorité régulière.
Mais il fallait bien qu’un jour, ce problème fût posé. Devant les hésitations de Monseigneur Lefebvre et les équivoques de sa position, il fallait que quelqu’un ait le courage de rappeler que le bien de l’Église et des fidèles passe avant la tranquillité, le confort et les consolations. Et sans les sacrements, que deviendrait le bien de l’Église et des fidèles ?
Et à travers les remous qu’a provoqué cette prise de position, n’est-il pas remarquable de voir certaines des thèses de Monseigneur Guérard se faire jour peu à peu jusque dans les pages de la revue « Fideliter », comme la distinction entre missio et sessio, qui forme peu à peu la trame d’une position toujours hésitante, mais qui pourtant s’achemine vers d’autres sacres ?
Sacres auxquels nous sommes favorables, nous l’avons toujours dit, dans la mesure où ils nous semblent inévitablement devoir être le déclic qui clarifiera enfin la situation.
Consécrations épiscopales sans mandat pontifical
Il faut que les deux églises en présence s’excommunient, car elles n’ont pas la même foi. L’Église dont l’homme est la route et dont le pape est celui des droits de l’homme, et l’Église dont Jésus est la voie, la vérité et la vie, et dont la doctrine est celle des droits de Dieu sur la cité et sur les âmes ; ces deux églises dont l’affrontement est concrétisé par le combat pour la tradition, par l’antagonisme entre l’oblation pure « non una cum » et la synaxe conciliaire, et entre le catéchisme de toujours et les nouveaux catéchismes, ces deux églises doivent s’exclure. Il faut que cesse l’équivoque.
Et soit que Monseigneur Lefebvre sacre avec l’accord de la rome actuelle, entraînant l’ensemble des résistances qu’il a drainées derrière lui dans le ralliement au giron de l’Église conciliaire ; soit qu’il affronte l’excommunication de la rome actuelle, et consente enfin à traiter de front les problèmes de la crise actuelle de l’autorité ; dans un cas comme dans l’autre nous serons fixés. Ou bien nous aurons des évêques comme les autres, des Lustiger ou des Ratzinger en union avec Wojtyla, que nous devrons rejeter pour les mêmes motifs. Ou bien nous aurons des évêques catholiques, et la véritable église continuera dans la Croix, en attendant l’heure où il plaira à Dieu de la régénérer.
N’oublions pas que le préliminaire de la cérémonie du sacre des évêques est liturgiquement constitué par la lecture du mandat romain. C’est le début du pontifical. Ce préalable est obligatoire, et s’il fait défaut, il faudra bien, comme le fit Monseigneur Guérard des Lauriers, qu’on le remplace par l’exposé des motifs pour lesquels on a cru devoir passer outre.
Ces motifs ne manquent pas. Encore faut-il choisir les bons, et les exposer avec sagesse, ce que seul, jusqu’alors, Monseigneur Guérard des Lauriers a fait.
Et avec quelle sagesse ! Faut-il rappeler encore au prix de quels efforts Monseigneur Guérard est parvenu à rendre impossible la tendance « conclaviste », qui, en usurpant un pouvoir de juridiction qu’aucun évêque actuel ne détient parmi ceux qui défendent la tradition, conduirait à une inévitable aventure du genre de Palmar de Troya, et de plusieurs autres papes par la grâce d’eux-mêmes !
L’avenir de Mgr Guérard des Lauriers
J’ai été bien bavard, et j’en demande humblement pardon à mes lecteurs. Puissé-je seulement leur avoir fait partager un peu de l’estime et de l’admiration qui ont été les miennes devant ce serviteur de Dieu.
Je m’en remets par avance au jugement de l’Église en ordre. Mais qu’il nous soit permis d’exprimer ici notre certitude de voir un jour Monseigneur Guérard des Lauriers monter sur les autels. Nous en sommes bien loin, apparemment. Mais il nous semble assuré que les travaux de ce théologien exceptionnel seront un jour indispensables à l’Église pour rendre compte de la crise inouïe et sans précédent, qui l’aura secouée de ses racines jusqu’à son plus haut sommet, pendant le dernier quart du vingtième siècle.
Que Dieu nous rende un Saint Pape, qu’il nous accorde des évêques, des prêtres, des théologiens. Et en attendant, prions pour le repos de l’âme de Monseigneur Guérard des Lauriers, en espérant qu’il intercède là haut pour notre fidélité et pour l’Église.
Devant cet humble tombeau d’un cimetière de village, où repose un des plus grands théologiens du XXe siècle, qui fut un successeur des apôtres, on ne peut qu’être frappé de l’extraordinaire dépouillement qu’y a voulu celui-là même qui doit y attendre la résurrection des corps. Il s’y est refusé jusqu’à la moindre dalle de marbre, et n’a voulu pour tout ornement, qu’une simple croix de bois, portant seulement son nom. Jusqu’au bout, il sera resté le moine pauvre et mendiant, fils de Saint Dominique, qui aura toute sa vie refusé la vaine gloire, et jusqu’aux honneurs légitimement attachés aux charges qui furent les siennes.
Parmi nous, ce serviteur de Dieu brilla d’une exceptionnelle clarté par son intelligence et sa foi. Tout cela est maintenant disparu, et il ne nous en reste que le souvenir et les écrits. Mais devant cette humble croix de bois, retenons ces vertus qui sont inscrites dans ce dépouillement même : l’humilité, la simplicité, la vérité, la piété... Ces vertus qui forment maintenant au ciel la plus précieuse des couronnes, plus précieuse infiniment pour lui que ce qui le distingua ici bas parmi nous.
Puisse notre œuvre de fidélité à l’Église imiter ces vertus, et vivre la Foi, l’Espérance et la Charité dans l’humble abandon de la Croix, jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de rétablir l’Ordre dans son Église.
“Christus factus est pro nobis obediens usque ad mortem, mortem autem crucis.”
(Terminé en ce vendredi Saint 1988)
Adrien LOUBIER
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All biographical details from Fr Giuseppe Murro IMBC’s Life of Mgr Guérard des Lauriers, OP.
Archbishop Lefebvre, ‘Foreword’ dated 2 February 1977, in Michel-Louis Guérard des Lauriers, Réflexions sur le Nouvel Ordo Missae, preview available at http://www.virgo-maria.org/articles/2007/Reflexions_NOM_Mgr_Guerard_1977.pdf
Original Footnotes
En vente aux Éditions Sainte Jeanne d'Arc, avec une note historique du plus haut intérêt.
L'abondant courrier que nous recevons au présent bulletin, qui est, en France, depuis trois ans, presque le seul à soutenir et à diffuser ces thèses, est là pour le prouver. La haine, la rage, les trépignements des adversaires de ces thèses, les lettres d'injures que leurs « chef de file » nous envoient, ou nous font envoyer ; la violence et la mauvaise foi des articles qu'ils écrivent contre nous sont là aussi pour le confirmer. (Nous n'en voulons pas à tous ces braves gens. Le cœur de celui qui a raison n'est pas capable de haine. Nous prions pour eux).
I.C.P. secte fondée par un certain Bernard Dumont, et soutenu par le Père Barbara, que nous dénonçons depuis 10 ans, et sur laquelle nous pouvons fournir à nos lecteurs un dossier accablant.
Le Père Barbara est aussi devenu un ennemi de l'I.C.P., qui a tenté de le mettre à la porte, et de le déposséder de ses biens. Il a demandé pardon à tout le monde, sauf à Monseigneur Guérard, et à ceux qui ont arraché le masque de l'I.C.P. quand il en était temps. Mais nul n'a plus le droit, au nom de la raison, de lui faire confiance.
Editor’s Note: Fr Barbara later adopted the Thesis of Mgr Guérard des Lauriers, at least in some form, and defends it in Fortes in Fide, 3rd series, Vol. 8.
Voir S.L.B n° 15. Trahison ou Cohérence.
La plupart des sermons de Monseigneur Guérard, grâce à la technique du magnétophone, sont préservés. Leur publication sera peut-être faite un jour, et sera du plus haut intérêt. Nous tâcherons, dans le présent bulletin, d'en éditer le plus régulièrement possible.
Au dernier degré de la souffrance, n'étant plus alimenté depuis deux mois que par perfusions, Monseigneur Guérard n'a jamais perdu la conscience et la lucidité d'esprit. Une seule fois je l'ai trouvé dormant. La veille de sa mort, il m'a reconnu, béni, et adressé la parole, alors qu'il ne pouvait presque plus parler. Il y a là quelque chose de prodigieux. Il n'aura connu que quelques heures un coma dans lequel il aurait dû tomber depuis deux ou trois mois.







